Quelle place pour l’activisme francophone dans nos milieux militants LBTQ ?

Quelle place pour l’activisme francophone dans nos milieux militants LBTQ ?

Cet article répondra-t-il à cette question ? Je ne saurais le dire. Mais puisse-t-il attirer l’attention sur un problème que nous avons constaté en tant qu’activistes et militantEs francophones LBTQ et de toutes autres langues.

Je ne me fais nullement l’ambassadrice de la langue française. C’est une langue coloniale que je me retrouve à parler par obligation et non pas par choix car j’ai grandi et côtoyé des personnes qui ne parlaient que cette langue. Si j’étais née dans un espace dans lequel la langue anglaise était dominante, je serais anglophone et ne serais même pas en train d’écrire cet article

Je suis arrivée à Cape Town en Afrique du Sud pour prendre part à la première conférence LBQ féministe qui était aussi ma première participation à une conférence. C’était une belle expérience ! Au dernier jour de cette conférence, je me suis retrouvée en train de faire circuler une pétition dont j’ai participé à la rédaction et ayant pour titre : Justice linguistique (cf fin de l’article). J’ai commencé alors à poser des questions autour de moi. J’ai recueilli les avis que voici.

Le premier avis m’est venu de la Côte d’Ivoire, la personne a souhaité rester anonyme.

Anonyme : Je suis coordonnatrice de projet en direction des LBQ en Côte d’Ivoire . Je parle le français. En tant qu’activiste LBQ travaillant dans une association LGBTQ, il faut reconnaître que les grands espaces du mouvement sont anglophones. Le constat est que dans les pays anglophones, le mouvement est très avancé et ne laisse aucune place aux francophones qui sont moins nombreux et moins avancés. On se sent mal, marginalisés. Et on a même du mal à apprendre dans ces espaces vus que les conditions ne sont jamais réunies (interprètes, panels francophones, prise en charge …). Nous espérons que l’espace francophone soit soudé et solidaire dans ce travail. Que des grands espaces soient organisés par les francophones où l’on pourra parler de nos réalités et apprendre des réussites des autres pour faire évoluer le mouvement dans les espaces francophones.

Le second avis vient du Mali, un autre pays francophone de l’Afrique de l’ouest…

« Nous assistons à des conférences où la langue française n’est pas directement mise en avant. Je comprends qu’il y ait des problèmes de budget qui font qu’on n’a probablement pas les fonds nécessaires pour avoir toutes les traductions nécessaires. Mais il faut noter que les traductions dans les grandes salles ne suffisent pas car au moment des petites sessions, les choses se compliquent. Les francophones sont obligéEs de se mettre ensemble pas par choix mais par obligation parce qu’on n’a pas cette liberté de choisir, parce qu’il n’y a pas de traducteur dans la salle. Soit une personne un peu bilingue veut essayer de les aider ou soit on les laisse se débrouiller entre elles/eux. Alors que les anglophones ont la liberté de choisir les activités qui les intéressent sans aucune contrainte parce que la langue anglaise est prioritaire.« 

Dans le propos de cet activiste du Mali, il y a un point qui m’a intéressé : le budget.

Pourrions-nous prendre le problème de budget comme un frein dans la prise en compte de la langue française dans les espaces internationaux ?

Nos demandes de prise en compte de la langue française ont fait écho et nous avons eu une traductrice. Mais on nous a obligé à être toutes ensembles si nous voulions bénéficier de cette traduction.Ainsi, nous avons décidé de prendre part à la présentation des principes de Jakarta. Nous étions heureuses d’en apprendre autant depuis notre arrivée. Malheureusement, il n’y avait pas la version actualisée des principes de Jakarta en version française. Dans la soirée, toujours pendant la conférence, nous nous sommes retrouvées dans une salle pour des projections et des présentations.  Là encore c’était la même chose : tout était destiné aux activistes anglophones et les francophones étaient laissées en rade.

Je me suis retrouvée confrontée encore une fois à ce problème de langue quand une anonyme m’a envoyé une invitation pour prendre part au webinaire organisé par UAF Africa avec le lien de la réunion. Je me suis pressée d’y participer vu que certains activistes d’un pays de l’Afrique de l’Ouest ont bénéficié de ces fonds. A ma grande surprise, je n’ai pas pu prendre part à ce webinaire parce qu’il est seulement en anglais alors que UAF Africa a des bénéficiaires francophones. La question est : comment leur avis a été donc pris en compte si ces bénéficiaires ne sont pas là pour donner et recevoir pendant cette réunion ?

Alors est-ce un manque de volonté ? Un problème de budget ? Ou est-ce parce que le mouvement francophone ne suscite aucun intérêt ?

J’ai continué à poser des questions aux activistes francophones présentes à la conférence. Deux activistes camerounaises ont pris la parole tour à tour. L’une a préféré rester anonyme.

« Les Francophones n’ont pas beaucoup accès aux espaces internationaux et aux fonds à cause de la barrière linguistique. La majorité des conférences ou bailleurs de fonds sont d’expression anglaise. Les pays francophones ne sont pas beaucoup sur l’agenda ni dans les pays prioritaires des bailleurs de fonds qui sont très souvent intéressés par les zones de l’Afrique de l’Est ou du Sud Anglophones. Ils y vont beaucoup aussi pour les opportunités de safari et de tourisme que ces pays offrent. Comparé à l’Afrique Anglophone, l’accès à internet est encore limité en Afrique Francophone ce qui fait que les organisations francophones n’ont pas accès à l’information pour postuler aux conférences ou aux appels d’offres. »

La deuxième intervenante du Cameroun Joe Mandeng : « J’ai eu la chance de participer à plusieurs conférences sur le VIH, notamment ICASA, IAS, là-bas encore ce n’est que l’anglais dans toutes les salles donc si tu es francophone et que tu n’as pas de notions en anglais tu vas te perdre. Même en Côte d’Ivoire, un pays francophone où il y avait eu ICASA, c’était le même problème. Quelle aberration ! La conférence était typiquement en anglais. Même les discussions avec les leaders, les bailleurs et autres partenaires financiers ne se font qu’en anglais. Le français est suffisamment parlé en Afrique pour que le français soit aussi parlé lors des conférences.  Même en Afrique du Sud où nous avons été invitéEs en tant que francophones pour partager nos expériences.  Il y avait certes une traduction dans la grande salle, mais même la traduction en grande salle n’était pas vraiment idéale. Toute personne bilingue préférait écouter directement le message en anglais que la traduction.  Ces conférences sont des espaces où les décisions importantes se prennent, les innovations et les idées se partagent, ceux qui ne parlent pas l’anglais rentrent toujours sans rien. Et moi à chaque fois ça me fait très mal au cœur, parce que tu es obligée de parler une langue que tu ne parles pas couramment et très souvent malheureusement même les leaders anglophones sont toujours entre eux, c’est à nous les francophones de nous mettre à l’anglais si nous voulons bénéficier de leurs expériences. Ceci alors que nous avons besoin de la grande expérience de l’espace anglophone pour nous aider à évoluer nous aussi. Cette barrière de langue va garder les leaders francophones dans leur routine malgré les milliers de conférences qu’ils ou elles auront faites. Malheureusement vous avez les mêmes frais de participation et s’il y a des charges à payer vous les payez équitablement mais l’anglais reste prioritaire au moment de partager le savoir. »

Nous sommes dans un système qui nous rejette à cause de ce qu’on considère comme une différence: nos orientations sexuelles et nos identités de genre, que ce système soit anglophone ou francophone. Nous militons donc pour que ce système nous accepte. L’acceptation et l’inclusion que nous réclamons aux autres, nous devons aussi en tenir compte dans nos espaces militants pour que tout le monde francophones, anglophones et lusophones puissent tirer profit de ces rencontres. Nous ne pouvons pas nous plaindre d’un système patriarcal dominant que nous combattons et revenir reproduire ce système de domination, d’exclusion dans nos mouvements militants.  C’est une question de cohérence ! L’anglais est certes la langue la plus parlée au monde, la langue du business, mais l’Afrique n’est pas seulement anglophone, elle est aussi francophone et lusophone. Et il faut tenir compte de ce fait, sinon nous nous retrouverons à opposer un groupe qui subit déjà suffisamment de pressions juste parce qu’un est anglophone et l’autre francophone. Nous avons des combats qui nous attendent alors ne faisons pas des langues un nouveau sujet de lutte ou un sujet d’exclusion et de rejet dans cette communauté qui subit déjà beaucoup de discriminations. Nous sommes conscientEs que nous devons nous mettre à l’anglais, mais se mettre à l’anglais c’est apprendre et apprendre nécessite des moyens que nous n’avons pas forcément. C’est aussi une réalité, très peu de nos militantEs ont suffisamment de moyen pour s’instruire ou ont des difficultés à s’instruire.

Emma ONEKEKOU Coordinatrice EmmaLInfoS

Pour la justice linguistique

Aux organisateurs de la conférence LBQ, depuis notre arrivée, nous avons demandé à avoir accès aux documents traduits et on nous a assuré que ce serait fait.  Mais nous constatons qu’aucune de nos demandes n’a été prise en compte. Nous avons dû quitter un panel dont le sujet nous intéressait parce que nous ne comprenions pas un mot de ce qui se disait. Comme solution, nous avons amené avec nous un interprète et des membres de la conférence se sont également portés volontaires pour nous aider avec l’interprétation et la traduction. Cependant, ils n’ont pas assez de temps pour interpréter pour nous, même après que les orateurs nous aient demandé de parler plus lentement et de nous accommoder. Nous avons également dû demander à des interprètes de chuchoter plusieurs fois des traductions pour un groupe de 10 ou 12 personnes. Il s’agit d’un groupe trop important pour qu’un seul traducteur puisse traduire avec succès. Pourtant lorsqu’un activiste francophone a pris la parole,  son discours est complètement interrompu pour permettre la traduction successive et à voix haute pour le bénéfice des groupes anglophones. Néanmoins, nous avons dû à maintes reprises exprimer dans nos communications le besoin de traduction mais toujours une réponse négative. «Il n’est pas possible d’avoir l’information demandée en français». Aussi nous aimerions vous rappeler que beaucoup d’entre nous parlent français, portugais, arabe, espagnol, ukrainien et d’autres langues suite à la colonisation.  Nous croyons que la langue anglaise ne devrait pas nous être imposée ou présentée comme une barrière dans ce contexte d’échange et de partage où les principes féministes sont incarnés.Les principes, comme celui de l’égalité entre les identités, doivent aussi se situer au niveau des langues. Alors nous venons dénoncer, à travers cet article, toutes ces inégalités que nous trouvons horribles dans un espace qui est censé nous guérir, nous transformer.

Cape Town le 08 juillet 2019 !

Leave a Reply

Your email address will not be published.